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Lucien Clergue : Une rétrospective

Lucien Clergue : Une rétrospective

sabato 19 giugno · 08:30
Villa Tamaris
295 avenue de la grande maison, 83500 La Seyne-sur-Mer
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Cette grande rétrospective consacrée à Lucien Clergue inscrit définitivement son nom dans le panthéon de la photographie du XXᵉ siècle. Après l'hommage solennel du Grand Palais en 2015, cette pour la…

Cette grande rétrospective consacrée à Lucien Clergue inscrit définitivement son nom dans le panthéon de la photographie du XXᵉ siècle. Après l'hommage solennel du Grand Palais en 2015, cette nouvelle exposition rassemble pour la première fois l'intégralité des grandes séries qui ont jalonné soixante années de création. Des premiers tirages sortis du laboratoire de fortune installé dans la cuisine maternelle aux compositions souveraines de la maturité, c'est l'œuvre entière d'un photographe-poète qui se déploie ici, dans toute sa cohérence et sa puissance. Né à Arles en 1934, Lucien Clergue est un enfant de la Camargue et de la guerre. Sa mère Jeanne, qui tient une modeste épicerie rue de la Roquette, sait reconnaître chez son fils unique cette sensibilité particulière qui appelle l'art. À huit ans, elle lui offre son premier violon ; à treize, son premier appareil photo. Entre ces deux gestes maternels se loge tout l'avenir d'un homme qui ne cessera de tisser musique et image, partition et tirage, mélodie et lumière. Lorsque la maison familiale est éventrée par les bombardements de 1944, Lucien n'a que dix ans et déjà la mélancolie s'installe en lui comme une seconde nature. Sa mère meurt en 1952, le laissant seul avec un appareil photo, une ville en ruines, et l'urgence absolue de créer. C'est cette urgence que l'on retrouve dans la série bouleversante des Saltimbanques, réalisée entre 1954 et 1955. Dans les décombres d'Arles, le jeune photographe convoque ses amis d'enfance, leur taille des costumes d'arlequin et de trapéziste dans ses propres pyjamas, et compose une « grande récréation » funèbre où des acrobates pâles déambulent sous une lumière sans soleil. Ces images, où l'ombre du Picasso bleu affleure sans que Clergue ait encore rencontré son aîné, sont peut-être les plus secrètes, les plus intimes de toute son œuvre. Elles disent la perte, la guerre, l'enfance brisée, mais aussi le sursaut poétique qui transforme la douleur en théâtre. L'année 1953 est celle des révélations. Sur les arènes d'Arles, l'adolescent timide tend ses photographies à un homme dont il vient d'apprendre la présence : Pablo Picasso. Le maître espagnol, frappé par la maturité de ce regard, lui demande de continuer, de revenir, d'envoyer ses tirages. Une amitié naît qui durera vingt ans, jusqu'à la mort du peintre en 1973. Picasso devient pour Clergue à la fois mentor, complice et témoin. Il le présente à Jean Cocteau en 1957, qui à son tour s'enthousiasme et l'invite sur le tournage du Testament d'Orphée aux Baux-de-Provence. Le poète sera si marqué par les photographies d'Arles qu'il en reproduira certaines scènes dans les fresques de la chapelle Saint-Pierre de Villefranche-sur-Mer. « Clergue fut sans doute le seul témoin de la naissance d'Aphrodite, qu'on se le dise », écrira-t-il. C'est également par l'entremise de Douglas Cooper, le grand collectionneur installé au château de Castille près d'Uzès, que Clergue accède au cercle international de l'art moderne. En 1958, il expose au Kunstgewerbe Museum de Zurich, à l'heure même où s'y tient la mythique exposition The Family of Man. Edward Steichen, qui dirige alors le département photographique du MoMA, découvre son travail et acquiert plusieurs tirages (charognes, gitans, taureaux, marais, premiers nus) pour les collections du musée new-yorkais. C'est le début d'une reconnaissance américaine qui ne se démentira jamais. En 1961, lorsque Clergue effectue son premier voyage aux États-Unis avec sa jeune épouse Yolande (Picasso ayant offert le billet de cette dernière), il franchit les portes du MoMA pour y voir Guernica, et traverse, médusé, les salles entières consacrées à la photographie. Là-bas, la photographie est un art à part entière. La France ignore encore cette évidence. De ce choc naîtra une mission qui occupera la moitié de la vie de Clergue : faire reconnaître la photographie comme art majeur dans son pays. Il y faudra quarante-cinq ans, des combats sans relâche, et la création en 2006 de la VIIIᵉ section de l'Académie des Beaux-Arts, dont il occupera le premier fauteuil d'académicien. Mais bien avant cette consécration, Clergue avait déjà transformé Arles en capitale mondiale de l'image. Dès son retour de New York, il fonde avec Jean-Maurice Rouquette, conservateur du Musée Réattu, la première collection publique de photographie d'un musée français, collection qui réunit aujourd'hui plus de cinq mille œuvres. Et en 1969, avec quelques complices, il porte sur les fonts baptismaux les Rencontres internationales de la photographie d'Arles, dont l'éclat international ne s'est jamais éteint. Au-delà de ces engagements institutionnels, Clergue n'a cessé d'inventer. Sa carrière se déploie en grandes séries qui dialoguent comme les mouvements d'une symphonie. Les Charognes et les Taureaux disent la fascination pour Thanatos, pour la matière qui se défait, pour la frontière trouble entre vie et mort. Les Gitans, voisins du quartier de la Roquette, sont chantés comme une fraternité d'élection : Clergue accompagne José Reyes, révèle Manitas de Plata, le hisse jusqu'au Carnegie Hall, et la guitare gitane ne quittera plus jamais son œuvre. Les Nus de la mer, inaugurés dès 1956, constituent peut-être sa contribution la plus singulière à l'histoire de la photographie : sur les plages camarguaises, des Vénus sans visage s'enroulent dans la vague, deviennent statues antiques, redeviennent eau. Clergue ose un nu radical, à la fois académique et révolutionnaire, qui se débarrasse de toute anecdote pour ne retenir que la femme originelle, intemporelle, universelle. Et puis il y a le sable. Cette matière humble, infinie, où la lumière rasante grave d'éphémères calligraphies, devient pour Clergue un véritable langage. Sur les plages de Faraman, à quelques pas du village natal de sa mère, il photographie pendant des années les traces d'oiseaux, les sillons d'insectes, les rides du vent et de l'eau, jusqu'à composer une grammaire visuelle inédite. En 1979, il soutient à l'Université de Provence un doctorat de troisième cycle qui fait scandale et école : Langage des sables, thèse sans texte ni parole, où seule l'image parle. Roland Barthes, présent à la soutenance, rédigera la préface du livre paru l'année suivante. Une révolution silencieuse, à la mesure de cet homme discret qui aura toujours préféré faire que dire. L'exposition que nous présentons aujourd'hui suit ce fil patient. Des Saltimbanques aux derniers polaroïds, des planches-contact des années cinquante aux maquettes de livres conçues comme des partitions, elle restitue la cohérence d'une œuvre que l'on a parfois trop simplement réduite à quelques icônes. Un accent particulier y est mis sur le travail en couleur du photographe, longtemps éclipsé par la légende du noir et blanc et pourtant essentiel pour mesurer sa pleine modernité. À partir des années quatre-vingt-dix, Clergue se passionne pour la surimpression. Réalisées intégralement à la prise de vue, sans aucune intervention numérique, ces images superposent dans le même cadre des nus contemporains, des scènes de tauromachie avec des fresques de la Renaissance italienne. Clergue n'est donc pas seulement le photographe de Picasso, des gitans ou des nus camarguais. Il est l'auteur d'une cosmogonie personnelle où les quatre éléments (l'eau, la terre, le feu, l'air) composent et recomposent sans cesse une même méditation sur le temps, la mémoire et le désir. « Donner une image directe de la réalité ne m'intéresse pas, écrivait-il. Mes photos ont une part d'ambiguïté et une part de rêve, ce sont des métaphores. » Cette part de rêve, cette ambiguïté féconde irriguent l'ensemble du parcours proposé. On y verra dialoguer les fresques de Cocteau et les portraits du peintre espagnol, les guitares de Manitas et les charognes du Rhône, les vagues camarguaises et les violons d'enfance. On y entendra surtout, en sourdine, la Chaconne de Bach que Clergue écoutait en travaillant ses livres et qui fut, disait-il, la « colonne vertébrale » de sa vie. Car Lucien Clergue, photographe de la lumière méditerranéenne, fut aussi un grand mélancolique nourri de musique allemande, un Arlésien universel, un autodidacte devenu académicien, un enfant de l'épicerie devenu l'ami des plus grands artistes de son siècle. Cette rétrospective est d'abord un hommage à cette trajectoire exemplaire et à cette œuvre singulière. Mais elle est aussi, plus largement, l'occasion de mesurer la dette que la photographie française doit à celui qui, depuis Arles, a su lui ouvrir les portes des musées, des académies et des consciences. Lucien Clergue s'est éteint en 2014, dans la ville qui ne l'avait jamais vraiment quitté. Son œuvre, elle, continue d'élargir son onde, et chaque génération nouvelle y découvre, intacte, la fraîcheur d'un regard qui sut, mieux que tout autre, voir la vie naître du sable, de la guerre et de la mer. Comissariat de l'exposition : Cyril Bruneau

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